She's calling, she's crawling
Skunk Anansie - She’s My Heroine
Tu allumes la lumière d’un coup, et observes la danse frénétique du cafard, qui pointe ses longues antennes dans tous les sens à la recherche d’un abri sûr. Il se carapate sous le micro-ondes. Tu hésites. Aller le débusquer au risque de se retrouver nez-à-nez avec toute sa famille ? L’individu est-il isolé ? Tu préfères l’inconfort léger du doute à la potentielle horreur de la réalité, un nid grouillant à quelques mètres seulement de ton lit.
Tu t’affales sur ton canapé vert, si vert, et attrapes un objet sur la table basse. Tu le fais tourner entre tes doigts. Un morceau d'époxy, transparent et lisse, qui contient un étrange insecte à la cape tachetée. Tu l’as acheté sur une brocante quelques jours à peine après ton emménagement. Et tu ne peux t’empêcher de penser que c’est elle, la Cockroach Queen, qui a tout déclenché. Qui a rallié ses troupes, et provoqué non seulement dans ton appartement, mais aussi dans ta nouvelle vie, un étrange grouillement.

Partout les bêtes rampent. Des bestioles-nids sans visage et des papillons de feu envahissent l’exposition Berserk & Pyrrhia, où l’art contemporain et le Moyen-Âge dialoguent dans un ballet fantastique. Les araignées néphiles et les vers à soie du Cambodge produisent pour l’expo Au fil de l’or des trames si chatoyantes qu’on les croirait faites de métal précieux. Akan Anansie, l’homme-araignée, étend ses pattes au-dessus de la tête de Skin, la formidable chanteuse de Skunk Anansie, pendant qu’elle hurle de sa voix si puissante sur la scène de l’Olympia :
I awake from blood thick dreams
Skunk Anansie - Charlie Big Potato
Les rêves épais, les rêves sanglants se prolongent dans les cases violentes de la BD L’Enfantôme, de Jim Bishop, et entre les murs du Mac Val, parsemés d’énigmes, de violence et de mort à l’occasion de l’exposition Faits Divers. Tu observes, hypnotisée, une vidéo des membres de l’Ejection Tie Club nouer encore et encore la cravate qui affirme leur appartenance à une bien étrange élite, celle des pilotes qui ont survécu en s’éjectant de leur avion. Tu écoutes les hurlements d’adolescent-e-s qui font semblant de mourir devant la caméra. Tu découvres un mode d’emploi pour téléguider les cafards. Intéressant. Ton invasion pourrait devenir ton armée personnelle. Tu prends l’absurde cartel en photo. Certaines œuvres, bien que morbides, ne sont pas dénuées de poésie, comme cette photo reconstituée d’un phtisique suicidé au gaz sur son lit jonché de fleurs.
L’autre expo du Mac Val, juste en face, est moins sanglante, mais tout aussi dérangeante. Genre idéal brouille les frontières entre le rêve et la réalité, explore les thématiques du corps, des paysages, de l’âme. Les Dépeintures aveugles de Rainier Lericolais font monter en toi une angoisse légèrement apaisée par les Mystic Dances de Najia Mehajdi.

Le corps, l’âme, tu les retrouves disséqués en tous sens dans l’expo du même nom à la Bourse de Commerce. Des mains de pierre s’ouvrent sur des bouches de métal. Des corps vieillis et torturés semblent flotter dans l’obscurité. Des corps jeunes se tordent en tous sens sous les éclairs et la pluie tropicale. Un grouillement organique, toujours, mais plus humain, plus vibrant, plus attirant.

Une étrange silhouette noire, The Wonderful One de Kerry James Marshall, te salue de la main.
Elle te rappelle les âmes corrompues de la saga de jeux vidéo Rusty Lake, dont tu aimes tant l’univers étrange et glauque, inspiré de Twin Peaks. Tu as poussé plus loin ton expérience de ces jeux ce mois-ci, en animant pour tes amis une partie de Rusty Lake Untold : The Lab, une expérience à mi-chemin entre l’escape game et le jeu de rôles, basée sur ta saga fétiche. Ensemble, vous avez redonné vie à la chair inanimée, vous avez transcendé l’espace et le temps. Durant toute la partie, tu répétais à tes joueurs la même injonction, pour les sortir du piège dans lequel tu les avais volontairement plongés :
Réveillez-vous
Je m’éveille de ce rêve de cafards, de rapports d’autopsie, de chants violents et d’âmes corrompues. Le soleil de printemps brille derrière les rideaux de velours, et envahit ma chambre d’une lumière rouge. La Cockroach Queen, cet étrange insecte pris dans la résine, est immobile. Une fois que j’ouvre les rideaux et laisse entrer le flot de lumière printanière, elle n’a plus rien de menaçant.